Décembre 2006
Jean-Marie Tézé et Jano Xhenseval exposent.
Date : du 6 au 22 décembre 2006
Par Christian MOTSCH
Exposés et vulnérables,
Jano Xhenseval et Jean-Marie Tézé,
deux oeuvres et tant d'amitié.
"Au visage, le désir
Il tient de l'Autre, jamais du même."
Cette citation de Denis Vasse, glanée au passage dans la grande salle de la mairie du 6ème, peut servir d'ouverture à l'exposition organisée avec le Centre Sèvres des peintures de Jano Xhenseval et des sculptures de Jean-Marie Tézé.
De nombreuses toiles scintillantes sont admirablement exposées en une joyeuse rythmique régulièrement ponctuée par les masques de bronze déposés sur des fonds noirs. Le "Jeune homme antique" enchante et fascine : les grands yeux béants ouverts sur le monde à venir. Déjà s'y inscrit toute la promesse de ce qui sera, par lui, vu et entendu. Sa minuscule bouche close aujourd'hui ne s'ouvrira que pour dire les choses lorsqu'elles auront eu lieu. Plus loin, "Esther", plus facile, si belle, si jeune. C'est une jeune femme juive, très belle, qui a servi de modèle dans les années 55, morte depuis longtemps d'un cancer. "L'insinueux" lui fait presque face : c'est de la parfaite architecture. Est-ce là un de ces reliquats du temps passé jadis à côtoyer de très près, au même étage de l'immeuble rue de Sèvres, l'atelier de Le Corbusier ? Lorsqu'on lui demande sa source d'inspiration, Jean-Marie Tézé évoque les insectes. C'est vrai, on dirait un immense oeil de mouche... Là-bas, dans un coin, "Abîme intime" appele silencieusement. Deux énormes paupières qui tombent : on ne peut être plus introverti que ce bec-bouche répété deux fois.
Quand Jean-Marie Tézé part d'un visage humain, il s'en va tellement loin. Pourquoi "le P.D.G." est-il si cher ? Il y a plus de bronze. La répartie laisse pantois. Ceux qui ont l'avantage de voir ces masques à l'envers sont alors comme délivrés d'un lecture trop psychologique, et introduits à une approche fondamentalement plastique. Quand on le retourne, on dirait l'avant d'un navire, une proue prête à fendre toutes les vagues. Des panneaux tombent, Jean-Marie Tézé se croit dans son atelier et, décrochant un masque, il le prend entre les mains qui l'ont sculpté, pour en parler à son tour et l'expliquer.
Entre les masques qui regardent et le gardent, se côtoie tout un monde peint de couleur et de lumière, végétal et minéral, vu du ciel, écrit sans faute d'un art accompli. De petites étiquettes accompagnent les toiles "Sol ordinaire", "Petits volcans de passage", "Pousse en terrain pauvre". C'est un monde infiniment précieux qui attire les doux et les humbles. "Pour que le fauteur d'un tâche devienne l'auteur d'un signe, il faut qu'il y soit autorisé par une bienveillance...", écrivait l'ami Paul Beauchamp.
Les "petites plumes" s'envolent ensemble sur le mur de l'escalier, si légers, des petits rochers dans la neige. "Se plait à l'ombre" est ainsi appelé parce qu'entreposé dans un recoin de l'atelier, l'artiste ne le voit jamais plus à la lumière du jour. Ici il resplendit sous l'éclairage ajusté d'un petit projecteur : les blancs éclatent comme des feux de diamants.
"Desespoir du peintre" n'en porte aujourd'hui que le nom, même si l'on devine sans effort l'affrontement acharné et le combat vital inhérents à l'acte de création.
Jano Xhenseval est heureuse de notre visite. Elle parle à qui s'approche, en toute amitié. "Si on me vole mes toiles, je serai amoureuse du voleur". Elle voit quelqu'un qui éclate de rire en lisant "Les petits soupirs" sous une série de miniatures. "C'est certainement un musicien", glisse-t-elle, enchantée. Pour "Vénéneuse, sauf pour les abeilles", elle suggère en cernant l'espace de sa main : "Regarde cet endroit là, il est particulièrement sonore ! Viens près du pêle-mêle, c'est ce que j'ai reçu des uns et des autres." Pour "Quand le vent s'en mêle" elle dit seulement : "et bien, il fait tout cela".
Sa peinture néanmoins est de la facture la plus ferme, d'une vision claire et d'une main sûre. "Saxifrage", de "saxum frango", signifie "rompt la pierre". Une technique récente à deux lectures permet de voir différemment selon l'endroit d'où l'on regarde. Maîtriser les deux lectures se révèle extrêmement difficile. "Je regardais récemment les ors sur une très ancienne icône, même quand tu regardes les choses latéralement, ça tient et c'est bon".
Une petite dame scrute au plus près "Lamé de jade" : comme elle est attentive ! Elle souhaite offrir ce petit tableau à son médecin qui l'a sauvée d'une leucémie. "Eboulis et sables" devient un "petit-zébouli-de-jano" dans la bouche d'une petite fille qui rêve d'en trouver un sous le sapin de Noël. "A l'affût de l'aube" est réservé par un anonyme en souvenir d'un ami mort à l'aube.
Des cadres en chêne patiné assemblés par Jean-Marie, d'autres en étain modelé par l'index du sculpteur sur une moulure en bois, mettent en valeurs des toiles de Jano, témoins d'une longue amitié et sollicitude d'un maître pour une artiste en vérité. Le regard se reporte sur l'unique masque en résine. Il reste sur l'impression d'un homme du désert, l'angoisse dans la bouche, il voit très loin. Il tient de l'Autre, ici à l'état de résine, sable sur le sable.


